Témoignage pour honorer la mémoire de Mme Marthe BERTON et sa famille, de St Martin de Crau, "Justes" qui nous a sauvé pendant l'Holocauste.

Je, soussignée Sarah KASTENBAUM; épouse HARLEV, demeurant 45 rue Henri Barbusse à Paris 5ème, certifie véridiques les faits suivants :

Identités :

Je suis née le 16 Février 1938, à Paris 14ème ainsi que mon frère Jacques, né le 19 Avril 1940 -décédé le 11 janvier 1997.

Mon père, Abraham (Adolphe) KASTENBAUM et ma mère, Perl (Paula) KASTENBAUM, née SCHWACH, possédaient la boucherie cachère Adolphe à Paris 4ème, 52 rue des Rosiers, un des commerces les plus réputés du Pleztel jusque dans les années 60; la clientèle comptant les gens du quartier mais aussi, et surtout, les juifs aisés des “beaux quartiers“. (les familles Mendès—France, Leyris, Daniel Mayer, juge Lehmann etc...)

Mon père est né le 21 Mars 1905 à Sienewa; Pologne - Décédé en Juin 81.Il avait émigré légalement de Pologne, en 1933, la France important alors de la main-d'oeuvre agricole polonaise. Son premier emploi en France, comme ouvrier agricole, il le trouva chez le marquis de la Laure, à Saint Martin de Crau dans les Bouches du Rhône.

(C'est grâce à ce premier emploi de mon père que nous avons été sauvés, puisque c'est à St-Martin de Crau; chez la famille Berton, que nous avons trouvé refuge dans notre fuite des persécutions qui nous ont laissés seuls survivants de notre famille).

Puis mon père est monté à Paris, où il a travaillé dans la fourrure puis a appris le métier de boucher chez Zlotnick, rue des Rosiers, avant de monter sa propre affaire en 1937, affaire qui est devenue vite florissante et nous a assuré les ressources pour survivre pendant la guerre.Mon père était seul à Paris, les autres membres de sa famille (parents et cinq autres frères et soeurs et leurs famille) étaient restés en Pologne, à Sienewa, où ils résidaient depuis des générations. Un seul frère, Hersch (Henri) a survécu des camps de concentration polonais et est venu rejoindre ma famille dans les années 50, puis a émigré aux USA. J'ai appris par la suite d'une rescapée membre de l'association de Sienewa en lsraël, que l'une des deux soeurs de mon père, Tsilla, était vivante après la guerre mais a été massacrée par les Polonais à son retour à Sienewa.

Ma mère est née le 20 Septembre 1906 à Vijnitsa (Roumanie) - décédée en juillet 86. Elle a vécu son enfance à Tchemovitz, d'où elle a émigré pour Paris en juillet 1933. Elle avait trois soeurs : Rosa (Rachel Léa), Bertha (Basie pour l'état civil) et Rella et un frère Ziggy (Simcha).Son père, Jakob SCHWACH, est mort en 1921 des suites d'une blessure de guerre, laissant m grand-mère, Tudieu REBELLER, et ses cinq enfants sans grandes ressources. Ma mère a donc interrompu ses études pour devenir couturière dans l'atelier de Mme Salner (...ou Salzner), à Tchemovitz, où elle devint rapidement responsable de l'atelier. Elle a émigré en France en1933, à la. suite de sa soeur Rosa, mariée à Paris avec un juif autrichien, HERMANN, qu’elle avait connu en Autriche où la famille SCHWACH s'était réfugiée pendant la première guerre mondiale pour fuir les pogromes des "cosaques”[1]. Hermann tenait une boucherie rue des Ecouffes. Toute la famille SCHWACH a ainsi suivi Rosa à Paris, ma mère ayant suivi la famille.

La famille :

Les Mehler : Ma tante Rella SCHWACH, dont j'ignore le prénom officiel d'état civil, était mariée à Max MEHLER et avait une fille, Madeleine, née le 25/05/1930 à Paris. Ils habitaient rue des Grands Augustins à Paris 6ème. Max était tailleur.

Max était engagé volontaire Roumain dans le 23e R.M.V.E. et tous pensaient que son statut de Combattant préserverait la famille des persécutions. Il n'en a rien été : ils ont été pris dans une rafle et envoyés à Drancy, puis dans les camps. Rella, de santé fragile, est probablement morte à Drancy - d'après un témoin, l'ancienne employeuse de Max que j'ai interrogée après la guerre et qui avait tenté de les sauver, mais trop tard : Madeleine venait d'être déportée à Auschwitz dans le convoi N° 34 du 18 septembre 1942, seule peut—être puisque je n'ai pas retrouvé le nom de ses parents dans le Livre de la Déportation de Klarsfeld. Je ne sais pas si Max MEHLER est mort à l'année ou en camp de concentration.

Les Jakobowitz

Ma tante Bertha (Basie) SCHWACH, mariée à Hermann JAKOBOWITZ, habitait 44 rue du Temple, où Hermann était chapelier et possédait le premier étage de l'immeuble. Elle avait un bébé d'un an; Claire, lorsqu'ils furent déportés pour Auschwitz, avec son mari, Hermann, et le fils de celui—ci, Simon, né à Paris en01/05/28 6 Convoi N° 38 du 28/9/42.

Ma grand—mère, Hudie SCHWACH, s'est constitué prisonnière pour suivre Bertha et ses enfants.

Mon oncle Simcha SCHWACH : Engagé volontaire Roumain au 21è R.M.V.E., mort au combat en 1940. Il habitait avec sa mère, 23 rue Vieille du Temple à Paris 4ème.

Ma tante Rosa épouse HERMANN a survécu avec nous, cachée à St Martin de Crau chez les Berton.

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Avant la guerre notre famille comprenait des gens jeunes, idéalistes, admirateurs de la culture et des valeurs françaises et désireux de s'y intégrer. "Heureux comme Dieu en France“ disait-on alors. Ils étaient unis et solidaires. Aussi, la disparition tragique des siens a été un terrible choc pour ma mère, et par suite, pour nous tous, survivants, traumatisme qui a sans conteste pesé lourd sur nos destinées.

Après la guerre, et pendant de longues années, les premières questions qu'on posait était : "Comment avez—vous passé la guerre? Comment avez—vous survécu7". Je transmets ci-dessous une partie des récits de guerre que j'ai entendus de mes parents et de ma tante Rosa, les épisodes 'les plus marquants étant gravés dans ma mémoire. Mes souvenirs les plus vivaces concernent notre séjour chez les Berton, qui a été pour nous un havre de salut.

Souvenirs de notre parcours pendant la guerre

A la déclaration de guerre, mes oncles Max Mahler et Simcha SCHWACH s'engagent comme volontaires Roumains. Simcha servira dans les Chasseurs Alpins et tombera à STe-Ménéhould en 1940.

Mes parents, qui ont été recensés comme juifs au commissariat de la rue Vieille du Temple, continuent à tenir leur commerce. Mais avec l'entrée des Allemands à Paris viennent les rumeurs de réquisition des hommes juifs de 15 a 50 ans. Ma tante Rosa et ma mère décident d'envoyer leurs maris dans la zone non-occupée, afin de les soustraire à cette possible réquisition. Fin 1941, Hermann et mon père sont à Nice tandis que leurs femmes continuent à tenir leurs commerces respectifs.

Ma mère m'a raconté une anecdote ahurissante. Femmes sans maris à Paris, elles étaient mal approvisionnées en viande par les abattoirs, qui les discriminaient. Comme elles parlaient-l’Allemand couramment, totalement inconscientes du danger encouru, elles sont allées à la Kommandantur pour parler directement au responsable allemand, qui leur a d'ailleurs accordé une autorisation spéciale. Cette autorisation a impressionné les abattoirs et leur a permis de recevoir leur quota (et au delà, disait ma mère) de viande.

Entre temps la situation s'est fortement dégradée pour les juifs, les rafles ont commencé, les rumeurs courent sans qu'on sache réellement ce qui se passe. Quelques jours avant le 16 Juillet1942, ma mère qui entretenait des relations amicales avec le commissaire du quartier, est informée que "quelque chose“ se prépare contre tous les juifs, quel que soit leur age, sexe ou qualité. Il faut partir, dit le commissaire. Ma mère en informe sa famille, mais tous se croient préservés comme anciens combattant ou parents d'une victime de guerre. Rosa part seule à Nice(citoyenne autrichienne, elle n'a pas de problèmes). Ma mère et nous, les deux petits, partons donc vers le Sud, vers la "zone libre“. Ma mère a décousu de nos vêtement l’étoile jaune. Dans le train, voyant la nuit tomber, je m'inquiète de l'heure. Et connue nous avons dépassé l'heure du couvre—feu, je talonne ma mère : “Vite, maman, il faut rentrer, c'est le couvre-feu. Maman, qui voyage comme "non—juive", est verte de peur d'être reconnue et dénoncée. Heureusement, tout se passe bien jusque vers Dijon, dans la dernière gare avant la ligne de démarcation, où un passeur doit nous prendre en charge et nous amener aux environs de Macon.

Avec beaucoup d'autres nous attendions le passeur dans un café lorsque la rumeur d'une rafle est venue secouer l'assistance. Comme la rafle se rapprochait, ma mère nous a pris par la main, mon frère et moi, est entrée dans la cuisine et s'est mise à peler des légumes. Les Allemands sont entrés dans le café, ont arrêté tout le monde, sont passés dans la cuisine mais ne nous ont pas pris [2]

Peu de temps après le passeur est venu nous chercher dans une charrette tirée par un cheval.Ce passeur habitait la zone libre, mais possédait un champ sur la ligne de démarcation et connaissait les habitudes de patrouille des Allemands. Aussi, près de la ligne, ma mère devait sauter de la charrette et traverser la ligne à pied, tandis que nous resterions avec le passeur. Ma mère avait présenté cet homme à mon frère en disant : "C'est papa! ". Mon frère, qui ne connaissait pas son père, était ravi d'avoir un papa et un cheval. Mais moi, la plus grande, je n’étais pas dupe et quand maman a sauté, j'ai santé avec et nous avons couru dans les champs, jusqu'à la ferme. Là, nous avons mangé une omelette extraordinaire et le passeur a pris son camion gazogène pour nous emmener au train. Émotion et omelette aidant, j'ai vomis dans le caution, ce qui nous a encore sauvé la vie, car on nous a arrêté et demandé nos papiers.. Le passeur a fait l'impatient : "Écoutez, j'amène ma fille malade à l'hôpital, ce n'est pas le moment de nous demander des papiers!". C'est ainsi que nous avons passé la Ligne et nous nous sommes retrouvés à Nice, avec mon père, ma tante Rosa et son mari.

A Nice, on vivait loin de la guerre jusqu'à l'entrée des Allemands, en Septembre 1943. Dès que ça a commence à aller mal, ma mère s'est enfermée avec nous dans l'appartement. Cependant, cédant aux injonctions d'un ami journaliste (Hugo Blank), nous sommes sortis sur la plage et nous avons été ramassés dans la première rafl3]. Mais à la Préfecture, ma tante Rosa, Autrichienne, s'en est sorti tandis que nous étions retenus. Elle et ma mère ont réussi à convaincre un employé de nous laisser partir et nous sommes passés en catimini par une petite porte.

Il n'était plus question de rester à Nice. Mon père, qui avait travaillé à Saint Martin de Crau, s'est mis d'accord avec le marquis de la Laure pour reprendre sa fonction d'ouvrier agricole, moyennant finance - c'est mon père qui payait le marquis - et la famille a trouvé refuge chez Mme Veuve Marthe BERTON, quartier de la Laure à St Martin de Crau, qui nous a logés, entourés, avec sa famille, de gentillesse et de chaleur humaine. Toute la famille nous a adoptés, nous participions aux manifestations familiales, partagions les nourritures rares et l'abri lors des raids aériens, jouions sans aucune discrimination avec les enfants. Nous allions à l'école, à la messe le dimanche au catéchisme.

Un jour, les Allemands ou la police française sont venus nous chercher : quelqu'un nous avait dénoncés. Mémé Berton, comme nous l'appelions, a répondu : "Il n'y a pas d'étrangers ici, ce sont tous mes enfants!“. En effet, nous étions traités comme tels, malgré les très gros ennuis(accusation de Résistance et autres...) que la famille BERTON aurait eus si on nous avait trouvés. Il y avait derrière notre logement une maison de convalescence pour les Allemands destinés à partir pour le front russe. Avec eux non plus, nous n'avons jamais eu de problèmes.

Entre-temps, il fallait faire renouveler à Marseille la carte de résidence de mes parents, sur laquelle figurait la mention "JUIF". Ma tante a "par inadvertance“, renversé du vernis à ongle rouge pour couvrir l'inscription infamante. Les adultes n'en menaient pas large quand mon père est parti pour Marseille; mais l'employé a accepté la carte en lui lançant un regard appuyé, mais en lui rendant une carte vierge de toute mention. Nous étions sauvés.

Les Américains sont enfin entrés à St Martin, lançant à la volée, du haut de leurs chars, des nourritures inconnues. Dès que Paris a été libéré, nous sommes partis par des trains cahotants, traversant des rivières sur des ponts de bois. Avant de partir, mémé Berton nous a donné des pâtes de fruits de coing et une médaille de la Vierge que j'ai toujours précieusement conservée.

Quelques Commentaires

J'ai résumé ici des anecdotes racontées par mes parents et dont je me souviens partiellement. En vérité, raconter notre histoire me semblait comme indécent au regard de ce qu'avaient vécu les rescapés des camps, les survivants d'Europe de l'Est. C'est pourquoi je n'accordais pas d'importance aux récits de la guerre, puisqu'ils avaient une fin heureuse Lorsque je m'y suis réellement intéressée, dans les années 1980, les témoins avaient disparus.

En vérité, il s'en est fallu de peu que nous partions nous aussi pour Auschwitz. C'est avec beaucoup de chance, grâce au dévouement du passeur anonyme, grâce aux employés qui ont fermé les yeux et nous ont libérés et surtout, grâce à la famille Berton, que nous sommes encore là, pour évoquer des familles disparues : les Schwach, les Kastenbaum de Pologne, les Mehler et Jakobowitz.

L'amitié des Berton ne s'est jamais démentie et je souhaite que justice leur soit faite tant que j'en ai encore la possibilité et qu'il reste encore des BERTON (ou affiliés) de la génération de la guerre.

notes

[1] Ma mère a écrit au curé de Krengelbach, Autriche, dont elle avait suivi l'enseignement religieux lors de la guerre de 14-18. Ce curé étant mort, son remplaçant a refusé ce service à suivi ma mère, qui a pourtant porté sur elle pendant toute le guerre cette lettre d'un prêtre catholique.

[2] J'avais oublié cet épisode que ma mère ne racontait plus depuis longtemps, comme bien d'autres car, pris parle présent, nous n'écoutions plus les récits du passé. Mais en voyant le film “Sac de Billes“ qui raconte la fuite pendant la guerre des fils Joffo, et surtout l'épisode du café, j'ai eu un terrible choc, l'impression d'avoir vécu la même chose. d'avoir été là, à cet endroit précis, avec tous ses détails. Bouleversée, j'ai demandé des explications à ma mère qui m'a dit : "Mais bien sûr que nous y étions, et voilà comment nous nous en sommes tirés...“

[3] Là aussi, le film de Joffo a réveillé des souvenirs très précis : nous étions dans ce grand escalier de la Préfecture!

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